
Espoir et salut de la France
Hier après-midi, en cherchant où garer mon vélo, mon œil a été attiré par un autocollant bleu blanc rouge sur un poteau. J’ai tout de suite pensé à un message identitaire, très à droite, voire à la droite de la droite. Au centre, un cœur saigne, entouré de ce que j’ai pris d’abord pour des barbelés : c’est une couronne d’épines. Au-dessus, une couronne de flammes et une toute petite croix qui surplombe le tout. Les catholiques reconnaîtront le Sacré-Cœur de Jésus, repris comme emblème par les chouans : un message à la fois chrétien et patriote. Dessous, j’ai l’impression de reconnaître le logo de la France insoumise, à moitié déchiré, comme si le drapeau et le Sacré-Cœur voulaient le recouvrir.
Je ne veux entrer ni dans la politique ni dans la polémique : c’est pour moi un terrain glissant. Ce qui m’a arrêté, ce sont ces mots : « Espoir et salut de la France ».
Espoir
L’espoir, d’abord. Dans ma dernière publication, je partageais ma sidération devant les affrontements violents de ces derniers jours, ma peine mêlée d’une sourde colère, et surtout mon regard tourné vers Jésus comme modèle. Aujourd’hui, j’ai envie de parler d’espoir : si lycéens et étudiants manifestent, c’est qu’ils espèrent encore pour leur avenir. Je ne parle pas de ceux qui cassent et blessent. Nous entrons dans la campagne présidentielle, et s’il est un mot que les candidats nous vendent à tour de bras, c’est bien celui-là : espoir d’une France paisible, d’un pouvoir d’achat solide, d’une justice pour tous, d’une France souveraine, de plus de liberté ou de plus de sécurité, et j’en passe. Certains associent le drapeau tricolore à l’extrême droite, mais il serait injuste de croire que l’autre camp n’attend rien pour ce pays. Sur l’espoir, je rejoins donc le slogan, comme beaucoup d’entre nous.
Salut
Mais le salut ? Qu’évoque ce mot ? Le salut nazi ? Le « salut » qu’on se lance entre collègues, entre habitués du zinc, entre camarades en réunion ? La planche de salut, celle qui arrive en dernier recours quand on n’y croit plus ? Celle qui sauve… Mais de quoi la France aurait-elle besoin d’être sauvée ? D’aucuns diraient des envahisseurs, d’autres du fascisme, d’un capitalisme effréné, de la dette publique, de l’Europe, de la mondialisation, de la fiscalité, de l’inflation, de la délinquance, de la baisse des subventions, du recul de la culture et de l’éducation ? Tout le monde ne veut pas être sauvé de la même chose. Nous voilà bien embarrassés.
Et pourtant, quel programme ! Au centre, un cœur qui saigne ; au-dessus, une croix. Enfant, dans ma paroisse, nous chantions « Victoire, tu régneras, ô croix, tu nous sauveras ». Mais en quoi un cœur blessé et des instruments de supplice sauveraient-ils un pays ?
C’est là que l’Évangile me dérange et me rejoint. Je me méfie de ceux qui misent tout sur un chef chargé de faire appliquer les valeurs chrétiennes, alors que la Bible raconte que Dieu lui-même n’a pas voulu de roi pour son peuple. Ceux qui attendaient de Jésus un libérateur chassant l’occupant et le pouvoir en place ont été déçus. Il finit mal, en apparence, misérable, au milieu des ricanements : « C’est lui le sauveur, et il n’est même pas “cap” de se sauver lui-même ! »
Pourtant, chacune de ses rencontres ne laisse indifférent. Nicodème, Zachée, la Samaritaine repartent transformés et pleins d’espoir. Beaucoup de chefs religieux repartent vexés, le cœur plein de haine. Pourquoi ? Parce que Jésus, le cœur brisé par la souffrance et la haine des hommes, touche chacun en plein cœur : c’est pour cela qu’on le voit ici saigner. Il rejoint ceux qui saignent. Mieux : il les sauve d’eux-mêmes, de leur cupidité, de leur honte, de leur aveuglement, de leurs inquiétudes.
Et j’irai plus loin : ceux qui cassent, blessent, oppriment, n’ont-ils pas eux aussi besoin d’être sauvés ?
Aujourd’hui encore, beaucoup s’engagent au nom de ce même Jésus, sans bruit, sans violence, dans la vie associative, dans les quartiers, et certains risquent leur vie ou leur réputation dans des pays où ils n’ont pas le droit d’être ce qu’ils sont.
Alors, avant tout programme, une question que je me pose autant qu’à vous : de quoi ai-je moi-même besoin d’être sauvée ? Et vous ?