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Le Pape puis le feu

Femme dans la foule.

Image par Grae Dickason de Pixabay

Deux tableaux, contrastés, ont marqué l’actualité, à une semaine d’intervalle.

Le veille homme et la foule

La semaine dernière, le 26 septembre 2026, sur les écrans, une foule de 80 000 jeunes au stade de France, en prière ou en liesse. La joie, la paix. Léon, un homme âgé, les fédère, les rassure, les encourage, dans un monde fracturé, en proie au communautarisme et aux tensions politiques et religieuses. Écoute, dialogue, rassemblement. Quelques caricatures par-ci par-là. Une sorte de consensus visuel dans l’ensemble.

S’ensuit une messe avec plus de 800 000 fidèles dans les rues, même sensation. Tout cela génère de la joie, de l’espoir vis-à-vis de la jeunesse d’aujourd’hui.

Hier, le premier octobre 2026, une autre image fait irruption. Je suis dans le bus, en train de regarder les réseaux sociaux, et là, je vois un bâtiment en proie aux flammes, avec un texte de légende : « le lycée Nelson Mandela est en feu à Nantes».

La veille, j’avais prié avec les frères et sœurs de mon église, afin que la jeunesse ne manifeste pas violemment. Cette image, de plein fouet, suivie de tant d’autres. Je me sens terriblement triste, envie de pleurer, de crier. Un certain voyeurisme, une envie de savoir, de comprendre ? Je tape « lycée Nelson Mandela, actualités, Nantes ». Je regarde une vidéo, tournée avec un téléphone portable : des cris « wesh, wesh », scandés, presque rythmés, comme une incantation de guerriers pendant la bataille, des projectiles, des personnes en noir, cagoulées. Le sentiment de lire dans ces cris et dans ces mouvements une joie mauvaise à détruire. Je coupe. C’est insoutenable pour moi.

Les silhouettes noires

Aujourd’hui, le 2 octobre, je regarde à nouveau les réseaux, indignations, « que fait la police ? Pourquoi les pompiers ne sont-ils pas là ? Que font les parents ? » et quelques scrolls plus loin, d’autres images, tout aussi insoutenables, des CRS en noir qui chargent des lycéens pacifiques. Un autre discours, « la police est violente, on écoute pas les jeunes ». Dissonance, fracture, clivage. Que se passe-il ? Je ne sais pas quoi penser. Juste que ces images attisent deux émotions clairement identifiables : la peur et la colère.

Ces images sont-elles contradictoires ? Je pense que non : elles montrent simplement la complexité du monde. Il y a de part et d’autre des personnes de bonne volonté et d’autres qui veulent systématiquement détruire. Elles montrent aussi combien la jeunesse est une force, une énergie phénoménale, qu’il n’est pas bon de mettre en colère.

Je me rappelle cette chanson des années 80, « la jeunesse emmerde le Front national ». La jeunesse n’a pas peur, mais elle se met très vite en colère.

Nous, les seniors, du moins certains d’entre nous dont je fais partie, sommes prompts à juger, à conseiller (souvent maladroitement) ou à soutenir inconditionnellement, et facilement enclins à la peur : celle de ne pas être aimés, de nous sentir déstabilisés ou envahis par cette jeunesse dont l’énergie et l’émotion nous dépassent.

Que penser face à cela ?

Alors comment réunir ces deux tableaux ? Parmi les 80 000 jeunes du stade, certains ont-ils participé au blocus de leur lycée ? Peut-être, et je l’imagine pacifique, comme l’a fait Martin Luther King, pasteur chrétien. Peut-être que je fais de l’angélisme.

Et parmi les 800 000 fidèles se tenaient aussi des militants politiques plus ou moins connus, dont certains appellent à l’insurrection, au rejet de l’étranger, notre frère, ou à une répression aveugle. D’autres sont des enseignants qui tentent de faire leur travail dans des conditions ô combien difficiles, d’autres des policiers qui tentent de faire le leur, dans la justice, pour protéger les citoyens.

Avec mon regard de croyante, une interrogation me revient souvent : qu’aurait fait Jésus ? La question des foules traverse les évangiles. Il savait les gérer : à la multiplication des pains, plus de 5 000 personnes, qu’il fait asseoir par groupes de cinquante. Mais il les fuyait aussi, conscient sans doute que les phénomènes de foule ne sont jamais bons. Et la foule qui l’a acclamé le jour des Rameaux est certainement en partie la même que celle qui a crié, le vendredi saint, « crucifie-le ».

Je pense aussi à ce moment où l’on interroge Jésus sur des Galiléens massacrés par l’occupant romain. Il ne répond pas « ils l’avaient mérité », bien au contraire : il dit non, ils n’étaient pas plus coupables que les autres. Il évoque même une tour qui s’est effondrée sur dix-huit personnes, un accident sans coupable. Puis il ajoute : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Parole énigmatique. Je l’entends ainsi : l’injustice existe dans ce monde, et on peut mourir bêtement, sans raison, sans avoir rien fait. Face à cela, Jésus ne donne pas d’explication, il déplace la question : que faisons-nous du temps qui nous est donné ? Pour moi, c’est là que sa présence son sens à la vie, y compris quand elle paraît absurde ou injuste.

Par ailleurs, les vies transformées par Jésus le sont souvent loin des foules, dans des rencontres personnelles.

Zachée, chef des collecteurs d’impôts, mal aimé de tous, est perché dans un sycomore pour voir Jésus sans être vu. Jésus s’arrête au milieu de la foule, lève les yeux, l’appelle par son nom et s’invite chez lui. La foule murmure. Zachée, lui, change de vie.

La Samaritaine vient puiser de l’eau à midi, l’heure où personne ne vient, sans doute pour éviter les regards. Jésus, un Juif, lui adresse la parole, ce qui ne se fait pas. Face à face, au bord du puits, il lui dit sa vie sans la condamner. Elle laisse là sa cruche et court vers la ville annoncer ce qu’elle a vécu.

Dans ces deux récits, quelqu’un est vu, appelé, écouté en tant que personne, jamais en tant que foule.

Enfin, contre qui Jésus se mettait-il en colère ? Pas contre les Romains envahisseurs, ni contre les non-juifs ou les impies, mais contre les religieux qui jugeaient, les religieux hypocrites. Cela me concerne, moi qui suis croyante, et m’invite à plus de vigilance dans mes paroles et mes actes.

Je n’ai pas de conclusion à offrir, seulement des questions. Que se passe-t-il en nous quand nous passons de la foule au visage ? Qu’est-ce qui nous empêcherait, face à ces jeunes en noir comme face à ces CRS en noir, de chercher d’abord le visage ? Que faisons-nous, chacun à notre mesure, jour après jour ? Je les pose simplement à celles et ceux qui me liront.